Le marivaudage révolutionnaire : Gérard Guégan

Gérard Guégan a publié Les Irrégulières un quart de siècle après Les Irréguliers. Les deux romans mettent en scène à peu près les mêmes personnages. Le premier s’arrêtait au moment où le groupe terroriste baptisé Vendetta (synthèse de la bande à Baader, d’Action directe et des Brigades rouges) passait enfin à l’action. Les pointillés sur lesquels se terminait le récit ouvraient sur la perspective de la révolution. Une génération plus tard, Les Irrégulières prend pour personnage principal une figure secondaire des Irréguliers, Lafargue, qui revient sur le passé, après l’échec de l’action terroriste, la mort ou l’embourgeoisement des héros.

Les Irréguliers demeure un curieux texte. On n’a pas le sentiment que le temps écoulé permette plus facilement de lui assigner une place déterminée dans un tiroir des genres littéraires. Il est un peu à l’action politique ce que Point de lendemain fut à la volupté, à la veille d’une révolution qui, elle, eut lieu : secret, manipulation, danger pour l’action ; rapidité, concision, goût de la formule sèche et frappée pour le style.

Raccourcis, syncope, sans cesse. Il y a un esprit, au sens XVIIIe siècle, presque un marivaudage du langage révolutionnaire dans Les Irréguliers. Là aussi, il s’agit, comme disait Voltaire à propos de Marivaux, de « peser des œufs de mouche dans des balances en toile d’araignée », mouches capitalistes et araignées dialectiques. Les membres de Vendetta désirent la révolution comme on désire une femme, déploient des ruses identiques pour l’approcher. Le parallèle entre désir sexuel et révolution est constant dans les deux romans de Gérard Guégan. Le théoricien révolutionnaire Peyrot (qui représente Guy Debord) s’avère dans Les Irréguliers n’être qu’un beau parleur, dont la dialectique est surtout à l’usage de ses conquêtes féminines. Ses ahurissants discours de séduction paraissent en provenance directe du règne de Louis XVI : « D’aucuns diront que vous êtes sans vertu. Je dirai que vous les avez toutes, parce que vous avez la grâce de vos passions […]. Vos fautes sont l’ombre des désirs que vous avez satisfaits, le regret de ceux que vous n’avez pu satisfaire. »

De quoi était-il question, en fait, dans Les Irréguliers ? De la révolution ? De plus encore peut-être. Les jeunes gens de Vendetta reprochent à Peyrot d’utiliser sa théorie pour n’avoir pas à se colleter avec les faits, c’est un « Lénine sans Lénine ». Le roman s’ouvre sur le récit du suicide d’un de leurs compagnons, Paul Le Goff, pour qui le monde paraît avoir perdu toute épaisseur. Un journaliste conclut de l’ouvrage posthume qu’il laisse sur la vie de Maurice Sachs : « L’objectivité est un leurre […] Le Goff le prouve. » La révolution et la femme désirée sont les deux hypostases du réel. La dialectique révolutionnaire des personnages et le style du romancier tentent de l’étreindre. Prenant le contre-pied de Le Goff, Guégan cherchait, dans Les Irréguliers, le roman objectif. Il utilisait le style comme une arme de conquête. Il voulait se défaire des formes convenues de la fiction, par exemple en impliquant directement, en mouillant des contemporains connus. René Andrieu, Roland Leroy, François Mitterrand paraissent sur scène, en compagnie de… Brigitte Fossey. La formule lapidaire, la succession fiévreuse de petits chapitres secs apparaissent comme autant de moyens de briser les conventions pour aller sans détour au cœur des choses. Ce n’est pas du réalisme : un texte sur le désir et un texte sur la révolution ont au moins ceci de commun que la réalité ne leur est pas un objet de reconstitution, mais un objet de conquête. Elle est là, immédiate, à portée de la main, mais toujours à venir, sorte d’objectif absolu où brûler et fondre enfin toutes les différences subjectives.

Or c’est l’inverse qui se produit. Le lecteur des Irréguliers éprouve un sentiment d’irréalité – comme le héros de Point de lendemain. Les révolutionnaires de 1974 décrits par Guégan partagent avec ceux de 1793 le goût de la rhétorique pompeuse. Ils déclament en permanence. Peut-être faut-il des moyens moins brutaux pour approcher le réel. On ne croit plus aujourd’hui à un homme séduisant une femme en lui débitant sans prévenir à leur première rencontre : « Qu’est-ce que l’homme ? À quoi sert-il ? » Les dialogues du roman sont peut-être réalistes, reflétant l’imperturbable sérieux, le romantisme guérillero de l’époque. Ils paraissent aujourd’hui bien naïfs. Aussi, lorsqu’à lieu enfin l’action terroriste vers laquelle s’oriente le récit, elle paraît le produit d’un rêve, épiphénomène incongru, parenthèse de l’histoire – et c’est ce qu’elle était.

Si cette rhétorique débouche bien, en effet, sur des actes, ceux-ci n’ont rien à voir avec cet absolu de la révolution qui garantissait aux mots de n’être pas creux. De sorte que la conclusion des Irréguliers prend aujourd’hui un sens que l’auteur ne lui donnait pas alors, qu’il pressentait peut-être : l’horizon ouvert de la révolution n’est que l’absence persistante de cette réalité à laquelle les héros des Irréguliers, et l’auteur du roman, souhaitaient tant faire un enfant. Le mérite du livre, cependant, en dépit de ses allures militantes, est de maintenir en permanence un doute, une sourde autocritique qui annoncent Les Irrégulières. Dans ce dernier roman, Lafargue en donne crûment la teneur à Cloarec, le chef du réseau : « Tu as choisi de terroriser les autres plutôt que de sortir ta queue. »

L’histoire se retourne comme le titre, dans Les Irrégulières, image inversée du texte précédent. La révolution est encore une femme que l’on désire. Mais Lafargue ne bande plus. Il semble dès lors logique que l’intrigue y soit moins claire. Le goût persistant du raccourci et de la sentence pleine de sous-entendus y est pour beaucoup. Surtout, on comprend moins clairement qui cherche quoi. La mort du désir a fragmenté l’objectif. C’est le désir qui construit le réel. La démarche même de Lafargue paraît invraisemblable : alors qu’il n’y croit plus, qu’en outre il était le moins convaincu du groupe, il se met, vingt-cinq ans après, sur la piste du traître qui aurait donné Vendetta. Lui-même ne cesse d’exprimer sa propre incrédulité, ou d’essayer de trouver des raisons valables à une action absurde. Mais justement, cette non-motivation est cohérente avec l’image que Guégan entend donner de notre fin de siècle. Tout y est devenu plus confus. Lafargue, contrairement au jeune homme qu’il a été, a à désirer le désir. Son désir incertain doit d’abord se retourner vers le passé et se nourrir de lui. S’agiter dans l’obscurité pour se trouver.

La forme du récit en est affectée. Contrairement aux Irréguliers, Les Irrégulières se soumet bien aux conventions d’un genre, et peut être qualifié de roman policier traditionnel. On dirait qu’il s’applique à mériter le cliché polar crépusculaire, avec le schéma topique de son intrigue : un looser mène l’enquête, remonte les pistes du passé, revoit les amis anciens, sur la piste du traître d’autrefois. Et, bien entendu, il faut chercher la femme, clé de tout le système. Or, il s’agit de décrire un monde où, précisément, les conventions l’ont emporté, subjuguant même les héros. C’est pourquoi l’énonciation a aussi changé : l’anonyme troisième personne des Irréguliers s’imposait alors qu’il s’agissait d’exalter l’effacement de l’individu au profit du groupe. Fait rare dans un roman, il n’y avait pas de personnage principal. Les Irrégulières se soumet, au moins dans sa forme, à l’individualisme triomphant : retour au héros-narrateur. Les dialogues restent marqués par le goût de l’aphorisme quelque peu amphigourique, mais il s’y mêle plus d’humour, et de mélancolie. L’un des personnages s’est spécialisé dans les apophtegmes ; il en débite à tout propos, à une cadence plus élevée encore que les autres personnages. Mais c’est un serveur de restaurant, qui les a appris en prison sur un livre à moitié déchiré dont il ignore l’auteur, et il n’en comprend pas réellement le sens. On dirait que Guégan projette dans son texte l’image ironique du lecteur, celui qui se tient sur le versant du réel, mais que les mots sont impuissants à atteindre avec toute leur charge de sens.

Guégan se collette toujours avec le même problème : qu’est-ce qui est réel ? Comment l’atteindre ? La question politique est aussi problème romanesque. Dès le début : les fantômes du passé viennent visiter Lafargue sous la forme peu vraisemblable d’une cassette vidéo où l’ancien chef de Vendetta, Cloarec, lui enjoint de trouver le traître. À la fin de la cassette, on assiste au suicide de Cloarec. Au départ de l’histoire se tient donc l’irréalité d’une image, symptomatique de notre monde dévoré par les images. Les acteurs sont devenus spectateurs. L’image vit de son existence propre, hors du temps : on ne sait pas quand elle a été tournée, quand Cloarec s’est tué. La quête de Lafargue naît dans cette apesanteur.

Le but du personnage est le même que celui du romancier, reconquérir le désir, donc le réel : « J’avais confondu le sentiment de réalité et le réel qui l’imite sans lui ressembler. C’était courant chez moi dans les jours de ma jeunesse. Il faut croire que ce travers ne m’avait pas quitté. » Or, auteur et personnage s’y prennent parfois gauchement. Les dialogues, par exemple, témoignent du relatif échec de cette entreprise. Ils veulent « faire vrai », mais les gros mots ne suffisent pas à rendre convaincantes des conversations où l’on passe d’un ton populaire de convention à des flambées oratoires. Comme s’ils conservaient un reste du ton sans réplique de leur jeunesse, les personnages savent choisir leurs mots et leur syntaxe en toutes circonstances : « Livia ? ai-je balbutié. Elle a assisté à cette scène abominable ? La malheureuse !… Voilà donc pourquoi elle m’a paru si étrange hier après-midi. Il ne doit pas être facile de vivre avec un tel souvenir. Voir mourir devant ses yeux l’ami de sa jeunesse, quelle horreur ! » Difficile de balbutier plus éloquemment. Il y a cependant des trouvailles, lorsque la fantaisie l’emporte sur le désir un peu trop appuyé de faire vrai. L’une, amusante, est peut-être due au hasard ; l’un des personnages déclare au téléphone à son interlocuteur qui lui demande s’il dormait au moment où il l’a appelé : « Niet, camarade commissaire, je torturais un reste de petit salé aux lentilles. » Invention, ou coquille pour l’argot « je tortorais » ?

Gérard Guégan parvient à intégrer un matériau somme toute traditionnel à la logique particulière de son récit. Le thème de la recherche du traître n’a rien d’original. Mais trahir, manquer à la droiture et à la vérité, c’est se refuser à l’exigence du réel (d’où le lien, dans Les Irréguliers, à propos du livre sur Sachs, entre éloge de la trahison et déni de l’objectif.) Aussi le thème essentiel du roman, celui en tout cas par lequel il est le plus intéressant de l’aborder, c’est le mensonge. Tout le monde, ou presque, y ment et y manipule, à un point tel que le sentiment du réel finit par se dissoudre, dans un étrange contraste avec le ton des dialogues : on ne sait plus où est le vrai, on parvient mal à croire à une telle complication de mise en scène. Comme le dit la principale manipulatrice : « Tout devrait vous pousser […] à vous moquer, à ironiser sur ce jeu de piste débile. » Là encore, le réel, si difficilement conquis, se situe au-delà, off : le sujet y disparaît, comme Ambrose Bierce, héros du narrateur, dans la révolution mexicaine. La fin du roman tourne court, l’objet recherché se dérobe in extremis. Un autre objet toutefois se substitue à lui, qui n’est plus la révolution, mais l’amour. Un tel objet n’est plus affaire de mots, parce qu’il dépasse le champ du logique (dont faisaient tant de cas ceux de Vendetta) : « Le reste n’est pas du domaine de ce roman. Il n’est d’ailleurs pas écrit puisqu’il appartient à l’imprévisible. » Les deux volets de la quête cessent à ce moment de ressembler à un marivaudage révolutionnaire pour évoquer un diptyque sur la grâce : les héros ne l’obtinrent pas par leurs œuvres. Le pécheur l’a reçue comme malgré lui, parce qu’il ne la cherchait pas.

La grâce est donnée par les femmes, et dans le passage du masculin au féminin, des Irréguliers aux Irrégulières, leur rôle et leur stature changent. Elles deviennent à la fois les enjeux et les agents véritables de l’action. Peut-être parce qu’elles incarnent la vie, s’opposant au désir de mort des personnages masculins, emprisonnés dans une logique qui les conduit à n’atteindre l’objectif que dans le sacrifice orgueilleux de leur individu.

Le diptyque de Gérard Guégan est un discours sur le peu de réalité. Le choix du roman policier n’est pas un hasard. Une illusion est inhérente à ce genre : on peut croire y atteindre la vie même, dans son épaisseur charnelle, et y reconstituer la vérité. En réalité, le roman policier n’est pas la vie. C’est la vie qui est un polar, dès l’origine. Non un fait, mais un discours, une interprétation : « Cette fausse dualité entre le bon et le méchant dont pâtit le tiers, réduit à l’impuissance, n’a pas été inventée par les polardeux. La vie n’est qu’une suite théâtrale d’interrogatoires, de cuisinages, de caftages et de flinguages. Dès le berceau, le père bouscule, la mère tempère, le frère et la sœur rapportent. »Tout récit policier démystifie la réalité alors même que la foi en celle-ci confère à ce même récit sa dynamique. Le polar est un genre funèbre, pas seulement parce que l’action gravite autour d’un cadavre humain. Il y a un autre cadavre : l’illusion du réel, ou du moins l’illusion selon laquelle il serait immédiatement à notre portée. À force de l’interpréter, de le reconstruire, on s’aperçoit qu’il s’efface et s’éloigne indéfiniment. Le polar s’accorde-t-il avec la foi militante ? S’il va jusqu’au bout de lui-même, ne débouche-t-il pas sur une quête du salut ? Telles sont quelques-unes des questions qui se posent à la lecture de ces deux récits de Gérard Guégan.